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L'usine à idées qui produit le projet Royal Par Haydée SABERAN, Mourad GUICHARD paru dans Libération du lundi 5 Février 2007.
Ségolène Royal a ouvert les vannes il y a deux mois et demi pour inciter militants et sympathisants socialistes à s'exprimer. La candidate socialiste rendra compte de cette première phase dite d'écoute de sa campagne, dimanche. En attendant, du nord au sud et d'est en ouest, les fédérations départementales du Parti socialiste ont rassemblé leurs adhérents ce week-end pour dresser un premier bilan de ces «débats participatifs». Et recenser la somme des attentes et des espoirs, des colères et des impatiences qui se sont fait entendre. Reportages.
Des éléphants à Courrières
Ils avaient dit : pas de tribune, personne sur scène, «pour pas faire politburo». Alors, juste un pupitre, au ras des spectateurs, samedi matin, dans la salle de cinéma municipale de Courrières, près de Lens (Pas-de-Calais). C'est «restitution de débats participatifs» pour les secrétaires de section chargés de transmettre les résultats des débats aux militants. Et Pierre Mauroy qui s'avance. «Ici, il y a cent ans, 1 099 mineurs mourraient dans la plus effroyable catastrophe de l'histoire mondiale du charbon», «inscrite au plus profond de nos valeurs», alors «nous seuls pouvons citer Jean Jaurès et Léon Blum». Ça, c'était pour le style statue du commandeur. Pierre Mauroy sourit, étend les bras : «On se met au style participatif. C'est vrai que ça n'excite pas toujours les passions, mais ce n'est pas le but, on est dans une phase d'écoute. Voilâ, quoâ...» Dans la région, ce fut «une centaine de débats», et «50 % des participants n'étaient pas des camarades». Il reconnaît une «petite révolution dans les méthodes, qui bouscule nos habitudes». Sourit encore : «J'évite les grandes envolées, je reste raisonnable, je me mets au niveau du participatif.»
Dans la salle, Martine Aubry n'est pas là, Daniel Percheron, président de région, non plus. Au pupitre, une impression : les jeunes secrétaires de section, plutôt des femmes, essaient de transmettre la parole des gens. Les élus du Pas-de-Calais, eux, racontent leur vie. Des ronds, des maigres, des grands secs, des larges, sûrs d'eux comme des caricatures de Daumier. Ils parlent sans note. Albert Facon député de Metaleurop, Sublistatic, Samsonite s'agite contre les patrons-voyous : «Les cadeaux, les cadeaux, aux chefs d'entreprise, les parachutes dorés ! Et les gens n'ont plus rien, ils sont à la rue avec trois gosses, et ils vont voir le maire ! Des subventions, d'accord, mais pour ceux qui investissent.» Dominique Dupilet explique les inégalités entre territoires, du haut de son regard de président du conseil général. «L'allocation personnalisée d'autonomie est moins prise en charge par l'Etat entre 65 et 75 ans. Or, ici, les gens ont exercé des métiers plus durs et en ont besoin plus tôt. Nos contribuables paient donc pour cette inégalité. Dans les Hauts-de-Seine, ils n'ont pas ce problème.»
Jean-Pierre Kucheida, maire de Liévin, tonne sur le logement. Pas de trace du débat participatif, mais il a son opinion d'élu. Les raisons de la pénurie : «Nos jeunes quittent le foyer plus vite, à cause des mésententes», les divorces augmentent, les vieux meurent plus tard, et puis «avant, un logement minier de quatre pièces pouvait contenir 10 à 12 personnes, essayez de proposer ça aujourd'hui, vous verrez comment vous serez reçu !» Donc, «un embouteillage effroyable». Il reconnaît qu' «on construit beaucoup de logements, mais pour une clientèle qui peut payer plus de 500 euros par mois. Dans les foyers modestes de Liévin, on est incapable d'assumer». Il râle contre les «majors du bâtiment qui ont tué les PME». Leurs prix «sans arrêt à la hausse», qui ont «un impact sur les loyers». Contre les charges qui dépassent les loyers, il prône le «photovoltaïque» pour éclairer les parties communes.
Contre l'insécurité et la violence, une secrétaire de section lilloise, plus calme, propose «des lieux de ressource aux parents pour retrouver l'estime de soi» et «des élus qui soient davantage à l'écoute de la population et des jeunes». Elle souhaite «redonner des moyens à la prévention spécialisée», «accentuer la lutte contre le chômage», «réinstaurer la police de proximité», accompagner vraiment les sortants de prison, et respecter la loi des 9 m2 par détenu et par cellule.
Sur la vie chère, un porte-parole d'Arras propose de limiter dans toutes les entreprises les écarts de salaires de 1 à 20. Pour lutter contre le surendettement, il veut qu'on engage la responsabilité des sociétés de crédit. Sur l'environnement, un militant du Pas-de-Calais propose de baisser le prix du péage à ceux qui pratiquent le covoiturage. A l'approche de midi, la salle se vide par paquets. Pierre Mauroy est resté jusqu'au bout.
Ça foisonne à Tours
Curieux concept que celui développé samedi après-midi par la fédération PS d'Indre-et-Loire. En lieu et place d'une rencontre censée faire le point sur les propositions nées des centaines de contributions recueillies au cours des débats participatifs locaux, ce fut un «bilan d'étape... participatif».
15 heures, mairie de quartier des Fontaines de Tours. Une petite poignée de militants occupe la centaine de sièges. Jean-Patrick Gille, premier secrétaire fédéral, ne cache pas son appréhension : «J'ai eu un coup de chaud ce matin en me rappelant qu'il y avait un match de rugby cet après-midi.» Une demi-heure après, la salle affiche complet, la vidéo retransmet sur écran géant l'appel de Bondy, le discours de Ségolène Royal sur l' «ordre juste», fin mai. Aude, de la section de Vouvray, se lance : «Hier soir, nous avons eu un débat sur l'éducation. Il y avait des enseignants, des employeurs et des agriculteurs. Nous avons retenu, entre autres propositions, que les professeurs effectuent des stages en entreprise.» La salle acquiesce. La discipline est rude. Un Monsieur Loyal veille au temps de parole : «Pas plus d'une minute, faites court.»
Jean-Marie, lui, regrette que les enseignants n'aient pas été plus nombreux aux réunions : «Face à la fracture scolaire, ne faut-il pas reconsidérer la pertinence des zones d'éducation prioritaire ? Doit-on organiser la détection des difficultés chez les jeunes enfants ?» Un autre militant contre-attaque : «Pourquoi mettre l'apprentissage à 14 ans ? Je suis totalement contre !»
Derrière les rapporteurs élus et candidats aux prochaines élections locales , il y a quatre dossiers. Un par thème développé lors des trente débats participatifs organisés sur le département. On peut y lire les propositions brutes des participants : «nécessité absolue qu'un chômeur qui retrouve un emploi perçoive plus que ses indemnités de chômage et conserve ses avantages pendant quatre mois» ; «construction de logements sociaux à loyers vraiment modérés qui ne dépassent pas un quart des ressources» ; «transport gratuit pour les chômeurs pendant les heures ouvrables» ; «indice Insee établi en collaboration avec les associations de consommateurs» ; «rétablissement de la vignette pour les grosses cylindrées et les 4 x 4» ; «chambres individuelles dans les foyers d'hébergement pour les SDF» ; «faire accepter la discipline dans la famille et la société en donnant des cours d'humanisme» ; «réprimer plus durement les petits délits qui pourrissent la vie de tous les jours» ; «création d'un observatoire des violences faites aux gays» ; «faire en sorte que l'on mange bien à des prix abordables» ; «développer la reconnaissance des médecines dites douces». Jérôme, 52 ans, chef de cuisine et nouvel adhérent du PS, regarde cette démarche avec intérêt : «Tout le monde n'a pas une idée géniale, mais au moins le parti devient autre chose qu'un regroupement de colleurs d'affiches.»
Si chaque thème est présenté distinctement, les participants, qui ne se privent pas pour commenter la synthèse, passent allégrement d'un sujet à l'autre. Isabelle, de la section d'Amboise s'en explique: «Lorsque l'on parle d'isolation des logements, on parle économie d'énergie et donc combat contre la vie chère.» Jean-Patrick Gille renchérit : «Les thèmes sont cloisonnés pour des raisons pratiques. Mais, concrètement, ça déborde et c'est tant mieux comme ça.»
Vers 17 h 30, Monsieur Loyal annonce la fin des travaux : «Je pense qu'on va clore le débat.» Jacques, secrétaire de section, s'insurge : «Non, le débat n'est pas clos !»
Les blogueurs se font voir rue de Solférino : le Parti Socialiste a invité samedi des contributeurs du site desirsdavenir.org. Par Ludovic BLECHER paru dans Libération du lundi 5 Février 2007
Ambiance site de rencontre, samedi, au siège du Parti socialiste. «Alors, on s'appelle par nos pseudos ou par nos prénoms ?» interroge un visiteur venu assister à la «République des blogs» version Solférino un an après la mise en ligne de Desirsdavenir.org, la plateforme de lancement de la candidate Royal. A la veille de la dernière ligne droite avant remise des copies, les responsables de la net-stratégie socialiste ont voulu donner de la chair à la campagne participative en ligne en invitant les 20 contributeurs les plus en vue des forums et débats organisés sur le site.
«Pépites». Rien de très surprenant dans ce panel constitué à majorité de professeurs et, à une exception près, de sympathisants (généralement encartés), si ce n'est la présence d'un Belge qui ne prendra pas part au scrutin présidentiel... Face à eux, quelques représentants des 70 «mods» (modérateurs-synthétiseurs), des militants bénévoles qui, selon Ségolène Royal, venue assister à la confrontation, ont su identifier «les grandes tendances sans édulcorer les pépites» parmi les 130 000 contributions postées sur le site par environ 55 000 contributeurs au total.
Premier à prendre la parole, Chris, l'homme aux 2 000 messages. Enseignant dans un collège rural, il se félicite de cette «inversion du débat avec des citoyens qui sont au centre de la piste alors que Ségolène Royal reste à côté pour écouter». C'est justement ce qui a motivé Sophinette : «Moi qui ne pèse rien, qui ne sait rien, on va m'écouter quand même.» Un modérateur explique : «Les témoignages, les petites expériences de chacun, ce n'est pas seulement le Café du commerce. Quand on les compile, c'est aussi de la politique.» Ségolène Royal loue cette «intelligence collective», ce «potentiel humain [qui] me porte et élève ma propre exigence». «Certains disent que je perds mon temps, je crois au contraire que c'est du temps gagné», tranche la candidate, qui puisera largement dans les contributions dans sa «prise de parole du 11 février».
Sur Desirsdavenir.org, parmi la vingtaine de synthèses déjà en ligne (il y en aura 50 avant la fin de la semaine), quatre d'entre elles donnent un aperçu du programme de la candidate. Portant sur l'école, la prison et la justice, le téléchargement ou le travail, elles sont en effet accompagnées d'un texte intitulé «Ce que je retiens... par Ségolène Royal» (1).
«Engouement». L'organisation de cette phase ultime de la rencontre en ligne le rendez-vous dans la vraie vie avait aussi pour objectif de montrer que, derrière les 50 000 contributeurs du site, il y avait bien des vrais gens et non une armée de «technos» cachés derrière leur ordinateur. «Certains se sont posé des questions sur le fonctionnement de la machine participative en ligne, reconnaît Benoît Thieulin responsable de la webcampagne royaliste. On a donc voulu soulever le capot d'un système qui ne vise pas à la représentativité mais à la diversité. Même si les ragots qui circulent parfois sur l'Internet ont un peu occulté les questions de fond, l'engouement pour ces forums participatifs est assez unique.» Selon lui, les 2 000 contributions reçues chaque jour ces dernières semaines constituent la meilleure preuve de la vivacité d'un débat citoyen dont les thèmes les plus populaires ont été «l'économie et le travail» (8 600 contributions) et la place de «la France dans le monde» (6 000 contributions).
(1) www.desirsdavenir.org
___________________________________________________________________________________________A Savoir :
«La vie chère» a été le thème le plus abordé. Il a représenté 24 % des débats, suivi par «développement durable» (22 %), «éducation» (14 %) et «emploi» (11 %). Les autres thèmes abordés étaient : «lutte contre les violences», «sécurité», «culture», «santé»...
Le site Desirsdavenir.org a accueilli 2 millions de visiteurs depuis février 2006. Les 50 débats couvrant les principales thématiques de la campagne ont été alimentés par 130 000 contributions.
D'autres articles publiés dans le journal Libération en suivant sans plus attendre ces liens
-L'éditorial de Renaud Dély : Antiélites.
-Loïc Blondiaux, chercheur, analyse l'irruption de la démocratie participative :«En France, la tradition politique fustige le leader qui suit l'opinion».
-La candidate fait étape dans la campagne.
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