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La polémique sur le chiffrage des propositions des deux principaux candidats aux présidentielles ne reflète pas un véritable clivage droite-gauche : elle est plutôt la manifestation existentielle des "technos" de chaque camp, ce qu'on appelle "les entourages", qui sentent leur échapper la gestion politique d'une campagne non-conformiste aussi bien chez Ségolène que de Sarkozy.
Le fait que la candidate socialiste ait manifesté son irritation d'un chiffrage prématuré par sa propre équipe des cent propositions de Villepinte est parfaitement normal : il ne s'agit pas de présenter une facture mais bien de remettre sur les rails une gestion gouvernementale de l'économie dont la candidate de l'opposition pense qu'elle est catastrophique. Il n'y a donc pas plus de brouille personnelle avec Eric Besson qu'avec Arnaud Montebourg, il y a divergence sur la stratégie opposant une vision défensive, qui souhaitait justifier les chiffres, à une vision offensive bousculant la rationalité d'aujourd'hui en contestant sa légitimité.
De façon symétrique, du reste, Ségolène et Sarkozy font comprendre qu'une partie importante des nouvelles mesures sera financée par la relance de la croissance économique, leur divergence portant sur la façon d'amorcer cette relance : par l'allègement des charges sur l'entreprise pour l'un, par le relèvement des bas revenus pour l'autre.
Mais si ce débat quantitatif occupe une place importante dans les médias, occultant les vrais débats sur l'Europe, sur l'Afrique, sur le monde mutipolaire, pourtant abordés par les deux candidats, c'est que les chroniqueurs eux-mêmes ont partie liée avec les entourages, dans une solidarité entre "technos", entre tous qui savent, par opposition à la masse de tous les autres, ceux qui ne savent pas. De ce point de vue, le "suicide politique" d'Alain Duhamel est moins, quoi qu'il en dise, l'adhésion à un candidat médian et moyen et qui lui serait plus intelligible, que le refus de deux campagnes a-technocratiques sur lesquelles l'analyste traditionnel n'a pas prise faute de savoir les comprendre.
La réalité, c'est que la majorité des électeurs est parfaitement indifférente à ces débats de spécialistes et qu'ils se détermineront en fin de compte sur les valeurs et les principes, pas sur les chiffres. Pour le plus grand désarroi des experts, anciens des cabinets et spécialistes de la haute fonction publique, traditionnellement structurés en écuries prêtes à former les nouveaux cabinets ministériels et qui, pour une fois, sont désemparés de ne pas être les acteurs centraux du débat, à droite comme à gauche.
L'intérêt est ce retour de l'idéologie si généralement condamnée par les "sachants", deux visions qui nous ramènent à l'époque classique où une lecture libérale s'opposait à une lecture marxiste de l'économie. Le marxisme est mort, tué par la fin de la guerre froide et par les hebdomadaires bien-pensants. Il a été rebaptisé anti-libéralisme, faute de mieux, mais il ose à nouveau s'offrir comme clef de compréhension du monde national et international, enfin !
Donc à droite, sur le ring, la vision d'une France de la libre entreprise étouffée par le poids des charges sur l'entreprise et par l'inertie administrative qui tue l'esprit entrepreneurial, par le mammouth du secteur public. On peut se réclamer de Blum et Jaurès mais afficher des propositions plus proches de Mme Parisot et du MEDEF traditionnel que du socialisme, n'est-ce pas Nicolas... Et à gauche sur le même ring, avec des gants rouges comme la veste, la vision d'une France étouffée par un libéralisme dévastateur qui appauvrit le tissu industriel en facilitant les restructurations et fermetures d'usines, le chantage des délocalisations pour maintenir de bas salaire. L'affrontement dialectique est peut-être très classique, mais les rouages de l'économique et du social n'ont en fait guère changé et les clefs d'hier ne sont pas totalement inutiles à ouvrir les portes d'aujourd'hui.
Nulle trace, pourtant, de ce vrai débat idéologique dans la presse quotidienne bien-pensante. On nous parle pas de Foucault ni de Bourdieu, mais des foucades de l'un et des bourdes de l'autre, avec le mépris des experts pour ces parvenus de la politique. Qui se trompe ? Une presse parisienne trop exigeante ou un électorat de plus en plus indifférent au jeu convenu des débats politiques toujours trop organisés ? Le décalage est croissant, frappant, et l'on sent bien, chez ces deux représentants d'une nouvelle façon de faire de la politique, l'intuition que c'est encore dans la rue que se jouera le prochain scrutin, et plus dans les artères d'outre-périphérique que sur les trottoirs parisiens.
Sans aller jusqu'à redouter comme Ségolène de nouvelles flambées de violence dans les banlieues, on peut quand même s'interroger sur le vote de tous ces nouveaux inscrits sur les listes électorales, les votants de la onzième heure dont aucun sondage ne sait ce qu'ils pensent vraiment, mais qui se découvrent nombreux et qui ont envie d'être acteurs à part entière. Et qui n'ont rien à faire de tous les experts. Ce sera la responsabilité du politique de canaliser ces énergies nouvelles en forces constructives et non pas dévastatrices. Un vrai sujet non technique, un vrai débat de fond...
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